Chronique Art & Entreprises #2 ... L’immersion dans la machine industrielle !

Posté le 10/10/2016 par Eve Juzan

Des traces noires recouvrent le sol gris du bâtiment. Ça colle aux chaussures de sécurité et ça titille les parois nasales. Comme une odeur de goudron. Comme si la matière retenait volontairement nos pas pour nous ancrer dans l’histoire industrielle du lieu. Les bras ballants et les mines enjouées, nous sommes quinze gilets orange à suivre un gilet jaune, dans le tumulte des machines, un audio-guide vissé dans les oreilles façon Musée du Louvre. Sans la Joconde.

Dans nos écoutilles donc, il y a le discours, l’explication, le cœur du sujet. Usine achetée par André Citroën en 1924, l’usine de Saint-Ouen est l’un des sites industriels les plus anciens du groupe PSA. Les 40 000m² du lieu sont dédiés à l’emboutissage, au découpage et au ferrage de pièces automobiles. 570 pièces différentes y sont fabriquées et 800 000 pièces sont produites chaque jour par quelques 630 salariés - dont 500 ouvriers - qui y travaillent d’arrache-pied. C’est du sérieux.

Et puis il y a ce que l’on perçoit, ce que l’on devine et ce que l’on ressent. Une architecture d’acier et de bois nous surplombe, une partition musicale suspendue - réalisée par le musicien Nicolas Frize lors de sa résidence de deux ans dans l’usine - domine la nef principale. Des portillons métalliques rythment notre cadence. Clic, clac. Je tiens le portillon jaune à Alexandra, qui le tient à Moha, qui le tient à Mélanie, qui le tient à Arthur, et ainsi de suite. Nous étions quinze à être le suivant de celui qui suivait. Visite à la chaîne. Ca tombe bien, nous y sommes dans la chaîne. Celle de la production intensive qui aide à faire rouler nos petits bolides familiaux made in France. J’enlève mon audio-guide et m’écarte du groupe, le temps d’une échappée. C’est un lieu qui s’aborde frontalement, qui va se chercher dans les tréfonds de son activité. On ne l’appréhende pas de loin, le temps d’un regard fugace. On y saute à pieds joints, les yeux écarquillés, comme un enfant joyeux qui fait son entrée dans le grand bain. Et plouf ! Tête la première, on déterre l’histoire en grattant l’acier rouillé et on lit l’avenir dans la suie. Les moteurs grondent, les bras motorisés s’agitent, les corps s’affairent dans le métal. Vision d’un autre temps. Kraftwerk aurait pu y trouver l’inspiration, s’il n’y avait eu la Rühr. Les pièces remontent les toboggans au lieu de les descendre, les ouvriers nous saluent timidement au travers d’une baie vitrée.

C’est une expérience de groupe, parce que nous – les résidents de Mains d’Œuvres et l’équipe – la vivons ensemble. Mais c’est aussi une expérience individuelle. Chacun son casque, chacun sa bulle. Oups, la bulle éclate. « Vous pouvez parler des couleurs du site aussi et de leur signification, il y a pas mal de plasticiens dans le groupe » entends-je dans mon casque ce qui n’était destiné qu’au chef de file. C’est drôle ça. Un petit mot glissé à l’oreille de notre guide se retrouve partagé par tous via le micro surpuissant de celui-ci. Et voilà une nouvelle bêtise de Cambrai, une tarte tatin industrielle, une sérendipité offerte à la médiation culturelle. Un nouveau concept à développer. Comme un fauteuil Confident qui serait mis sur écoute, tel un souffleur de théâtre muni d’un gigaphone. Absurde ? Un peu mais c’est beau. C’est une proximité qui devient inclusive. Un moment privilégié partagé, au cœur d’une cohésion tacite. Une percée de l’intime.

Et c’est bien cela finalement qui nous intéresse. Être proches et être ensemble. Découvrir, imaginer et concevoir des projets à partir du potentiel du lieu, de l’histoire de l’entreprise, du vécu et des envies des ouvriers. Se laisser surprendre par la rencontre et expérimenter. La résidence d’artistes en entreprise a cette vertu d’engendrer du lien social et du potentiel de création. La triangularité mécénale (artiste+entreprise+acteur socio-éducatif) prendra bientôt ici tout son sens. Affaire à suivre…

Marie Frampier, pour Mains d’Œuvres